Depuis plusieurs années, l’idée de rentrer en France grandit en moi, doucement mais sûrement. Ce n’est pas un coup de tête ni une envie passagère, mais plutôt un projet qui s’est installé presque en sourdine, au fil du temps, comme une évidence qui prenait forme en arrière-plan de ma vie quotidienne. Je dirais que cela fait au moins six ans que cette pensée m’habite, même si je n’ai pas toujours voulu l’écouter ou l’admettre.
Pour mon mari, c’est plus récent. Il a commencé à envisager ce retour il y a seulement quelques mois, mais, contrairement à moi, il n’est pas encore totalement sûr de vouloir franchir ce cap. La peur de tout perdre — la sécurité, les repères, le confort acquis — l’empêche parfois de se projeter pleinement dans ce changement. Cette incertitude est compréhensible, surtout quand on doit envisager un bouleversement aussi important.
Pourquoi ce choix maintenant ?
Je ressens une fatigue profonde, une lassitude qui ne vient pas seulement du corps, mais de l’âme. Fatiguée de ne pas me sentir pleinement heureuse ici, dans ce pays qui m’a accueillie, mais qui ne répond plus à mes besoins essentiels. Fatiguée de manquer tant de moments précieux avec ma famille restée en France : les naissances, les anniversaires, les sorties, les événements de la vie, et même les deuils. Des instants uniques que je ne pourrai jamais rattraper.
Le temps, implacable, a filé sans que je m’en rende compte. Mes parents, qui étaient encore dans la quarantaine quand je suis partie, sont aujourd’hui aux portes de la soixantaine. Ces années que j’ai passées loin d’eux me pèsent, et j’en mesure maintenant le poids avec une acuité douloureuse.
À cette douleur s’ajoute une inquiétude très concrète, pragmatique : sur le plan financier, il nous sera impossible de vivre décemment aux États-Unis une fois à la retraite. Le coût de la vie, les dépenses de santé, et la précarité du système nous obligeront à travailler bien au-delà de 70 ans. Mon mari, qui a dix ans de plus que moi, aura alors plus de 80 ans lorsque je pourrai prendre ma retraite. Cet horizon, loin d’être un rêve, est une source réelle d’angoisse.
Comment mon mari vit-il ce projet ?
Il est d’accord avec moi sur l’idée de revenir en France, mais la peur qu’engendre ce changement est bien présente chez lui. Parfois, il préfère ne pas trop y penser, car son trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (ADHD) rend difficile pour lui de se projeter sur le long terme ou d’imaginer un avenir qui demande autant de préparation, dans un pays qu’il ne connaît pas vraiment. Il vit beaucoup au jour le jour, ce qui est naturel pour lui, mais qui complique parfois la planification d’un projet aussi important que celui-ci.
Je comprends cette difficulté, cette façon de ne pas pouvoir toujours anticiper, de vivre dans l’instant. Pourtant, nous savons tous les deux que ce retour demande du temps, de la patience, et surtout un dialogue constant pour avancer ensemble, pas à pas.
Où en sommes-nous dans les démarches ?
Pour l’instant, nous n’avons pas encore entamé les démarches concrètes. Je prends le temps de m’informer sur tout ce qui devra être fait : les visas, les papiers administratifs, la recherche d’un logement, les opportunités professionnelles… Pour cela, j’utilise différents outils et ressources : des groupes Facebook d’expatriés américains et anglophones en France, des sites officiels français, et même ChatGPT pour m’aider à mieux comprendre les démarches et organiser le projet.
Je m’efforce de me baser sur ce qui sera le mieux pour nous deux, mais avec une attention particulière portée à mon mari. Son adaptation est une priorité, et je cherche activement une communauté anglophone proche de notre futur lieu de vie, pour qu’il ne se sente pas isolé et puisse s’intégrer plus facilement.
Je sais que le chemin sera long, semé d’obstacles et parfois complexe, mais je préfère avancer pas à pas, en ayant bien compris les enjeux avant de me lancer pleinement.
Et le travail, alors ?
Le sujet du travail en France est une source importante de stress pour moi. Avec seulement un baccalauréat en poche et une expérience professionnelle limitée à un emploi de nounou en 2007-2008, je redoute de ne pas pouvoir accéder à un emploi mieux rémunéré que le SMIC, voire même de ne pas en trouver facilement. Cette incertitude pèse sur mes épaules, d’autant plus que je souhaite offrir une stabilité à notre future famille.
Pour mon mari, la situation est encore plus délicate. Ne parlant pas français et étant plus âgé, il rencontrera probablement des obstacles importants pour trouver un emploi en France. Son intégration professionnelle nécessitera du temps, du soutien, et probablement une réorientation. Il faudra vivre avec l’idée qu’il ne trouvera peut-être rien en France.
Pour l’instant, nous n’avons aucun contact concret ni pour un logement, ni pour un emploi en France, puisque nous ne voulons pas faire perdre du temps aux gens sans avoir une vraie date de départ en tête. Tout est à construire, ce qui peut sembler décourageant, mais aussi porteur d’une nouvelle aventure à bâtir ensemble.
Et Chewie dans tout ça ?
Un autre sujet, plus personnel mais tout aussi important, concerne notre lapin, Chewie. Il fait partie intégrante de notre vie, et son bien-être est une priorité absolue. Le faire voyager jusqu’en France représente un véritable défi logistique et émotionnel. Très peu de compagnies aériennes – seulement deux à notre connaissance – acceptent les lapins en cabine, et il est essentiel pour nous qu’il puisse voyager avec nous, à nos côtés, et non en soute.
Nous devons donc anticiper chaque détail : trouver la compagnie adaptée, respecter les délais pour les vaccins et certificats vétérinaires, choisir une cage homologuée mais confortable pour lui (ce qui n’est pas simple avec les dimensions imposées), et organiser le voyage de manière à minimiser son stress. Ce sera sans doute une épreuve, mais il n’est pas question qu’il reste derrière. Il fait partie de notre famille.
Entre peur et impatience : les émotions du moment
Je ressens un mélange puissant d’émotions : une peur sourde, une incertitude tenace, mais aussi une impatience presque viscérale. Ce désir de rentrer en France ne m’a jamais quittée, mais il s’est transformé ces derniers temps en besoin. J’ai soif de retrouver mon pays, ses repères familiers, sa langue, sa culture, ses paysages, et cette manière plus humaine de concevoir la vie. J’ai besoin de respirer à nouveau dans un endroit où je me sens chez moi. J’en rêve la nuit, j’y pense le matin, et plus le temps passe, plus ce retour devient vital.
J’aspire à une vie plus lente, plus douce, plus enracinée. Une vie où les moments en famille et entre amis ne sont pas une rareté précieuse mais une évidence. Où les congés ne sont pas une faveur mais un droit. Où l’on n’a pas à vivre chaque jour avec cette peur constante : tomber malade, perdre son travail, ne plus pouvoir suivre. Je veux une vie qui me ressemble davantage, et dans laquelle je pourrais retrouver un peu de moi-même.
Mais je suis lucide. Revenir en France, c’est aussi renoncer à certaines choses que nous avons ici : des salaires plus confortables (à petite échelle ici au vu des dépenses que nous avons), des habitudes bien rodées, des loisirs qui font partie de notre quotidien comme les matchs de baseball, et surtout les quelques amis que nous avons réussi à nous faire au fil des années.
Je suis prête à faire ces sacrifices. Mais je veux que mon mari, lui, ressente le moins possible cette sensation de perte. Je veux qu’il puisse retrouver un équilibre, une forme de confort, même si cela veut dire que moi, je devrai renoncer à certains plaisirs matériels ou à certaines facilités. Ce n’est pas un sacrifice dans mon cœur : c’est une manière de l’aimer, de le rassurer, de l’accompagner. Parce que je sais que si lui commence à douter, à avoir l’impression que nous avons fait une erreur, ce serait trop douloureux pour nous deux. Il n’a pas grandi là-bas. Il ne parle pas encore la langue. Il n’a pas les racines que j’y ai. Je veux que son adaptation soit douce, et que cette nouvelle vie, même imparfaite, puisse être la promesse d’un mieux… pour lui aussi.
La réadaptation en France : anticipation et doutes
Je redoute certaines réalités françaises : une forme de négativité ambiante, plus marquée qu’ici, qui peut peser au quotidien ; la difficulté à trouver un emploi stable quand on ne rentre pas dans les cases habituelles ; l’accès au logement, qui peut être un véritable parcours du combattant. J’ai peur que, malgré nos efforts, on se retrouve dans une forme d’instabilité, voire une descente sociale ou économique difficile à enrayer.
Mais je ressens aussi une joie profonde à l’idée de rentrer. J’ai soif de tout ce que j’ai laissé derrière moi : la langue, la culture, les paysages, la simplicité des repas entre amis ou en famille, les horaires de travail plus humains, les vacances qui ne sont pas un luxe. Il y a une part de moi qui a toujours su que ce retour serait nécessaire, vital. J’ai l’impression que, malgré les incertitudes, je vais pouvoir respirer à nouveau.
Pour mon mari, le défi est différent. Il ne parle pas encore français, mais je lui apprends quelques notions au quotidien. Je l’encourage, je le rassure. En France, il existe des cours gratuits, notamment via la Croix-Rouge, les mairies, ou des associations d’accueil. Je compte chercher activement ces ressources pour l’aider à progresser à son rythme, sans pression.
J’ai aussi l’intention de recréer un tissu relationnel solide autour de nous : renouer avec mes amis, passer du temps en famille, mais aussi nous rapprocher d’autres expatriés anglophones. Pour lui comme pour moi, ce sera une manière de garder un lien vivant avec l’anglais, et de ne pas se sentir seuls dans ce changement.
La vie quotidienne à venir : entre challenges et espoirs
J’imagine les premiers mois en France comme une période un peu floue, un peu chaotique. Il y aura sans doute des moments de doute, de fatigue, d’adaptation, des démarches administratives complexes et des repères à recréer. Mais malgré cette incertitude, j’ai foi en notre capacité à avancer ensemble, pas à pas. On a traversé beaucoup, ici, et je crois que cette expérience nous a rendus plus forts et plus soudés.
Dès notre arrivée, mes priorités seront claires : il nous faudra un logement stable, abordable, pour alléger rapidement la pression financière. Je suis prête à faire des compromis sur la taille ou la localisation si cela peut nous offrir un peu de sérénité. Ensuite, je chercherai un emploi (si je n’ai pas trouvé avant de partir), même modeste, pour remettre un peu d’oxygène dans notre quotidien. Je compte m’inscrire à France Travail dès que possible, et je suis ouverte à suivre des formations rémunérées si cela peut améliorer mes perspectives et m’ouvrir des portes.
Les sacrifices et compromis à prévoir
Je sais qu’il faudra compter chaque euro, revoir nos habitudes, vivre plus simplement. Ce retour en France ne se fera pas sans concessions. Mais je suis prête à me restreindre, à faire des choix difficiles s’il le faut. Ce qui compte pour moi, c’est que mon mari ne porte pas ce poids-là.
Je ne veux pas qu’il pense, même une seconde, qu’il est responsable de cette décision, ou pire, que c’était une erreur. C’est une démarche que je ressens profondément, un besoin vital de rentrer, et je l’ai initiée en conscience. Ce retour, je le porte avec lucidité, mais aussi avec beaucoup d’espoir. Et je veux qu’il puisse, lui aussi, y trouver sa place et son apaisement, sans se sentir coupable ou perdu.
Regarder vers l’avenir
Dans trois à cinq ans, j’espère que nous aurons réussi à sauter le pas et que, dans les années suivant notre arrivée, nous aurons trouvé notre rythme, une certaine stabilité, professionnelle et financière. J’espère que mon mari se sentira à sa place, qu’il se sera adapté à sa manière, et qu’il aura peut-être trouvé une activité ou un travail qui lui apporte un sens, une routine.
J’espère aussi que nous aurons pu fonder cette famille que nous imaginons depuis si longtemps — offrir à un enfant un cadre apaisé, une maison où il fait bon vivre, même modestement.
Ce retour, nous le vivons comme un nouveau départ… mais aussi comme un aller sans retour. C’est un projet que nous ne pourrons pas recommencer une seconde fois. Il n’y aura pas de « plan B » à l’étranger. Nous mettons toutes nos forces, notre énergie et nos espoirs dans cette nouvelle vie en France.
Ce que je souhaite, au fond, c’est simple : offrir à ma famille une stabilité émotionnelle, un bonheur tranquille, quelque chose de durable. Pas parfait, mais doux. Un ancrage.
